Logique Floue #12

Clauder sans savoir coder : jusqu’où l’IA peut-elle remplacer les développeurs ?

avec Sébastien Kohn et Jérôme Hoibian

Dans ce nouvel épisode de Logique Floue, Jérôme Hoibian, cofondateur de Spirops, échange avec Sébastien Kohn, ancien entrepreneur dans le jeu vidéo aujourd’hui consultant, il s’est récemment plongé dans l’utilisation de Claude Code.

Sans être développeur, Sébastien parvient désormais à créer des applications de bout en bout en dialoguant avec l’IA. Il a mis en place un système avec plusieurs IA qui discutent entre elles, selon ses consignes, elles agissent comme de véritables assistants : qui écrivent le code, proposent des solutions, testent, corrigent et lui permettent de concrétiser en quelques jours des projets autrefois hors de sa portée.

Une révolution qui enthousiasme autant qu’elle inquiète et qui amène Sébastien et Jérôme à s’interroger sur ce que nous choisissons de déléguer à la machine.

Plusieurs sujets sont abordés :

• Peut-on créer avec l’IA sans maîtriser les compétences qu’elle remplace ?
• Comment garder le contrôle et continuer à comprendre ce que fait la machine ?
• Que deviennent les développeurs et, plus largement, nos métiers lorsque l’IA peut accomplir une partie croissante de leur travail ?
• L’IA peut-elle nous libérer du travail ou risque-t-elle aussi de nous priver de ce qui lui donne du sens ?

Entre fascination et inquiétude, cet épisode explore les possibilités vertigineuses offertes par les nouvelles IA agentiques, mais aussi la nécessité de préserver notre capacité à apprendre, comprendre et décider.

CRÉDITS: Carole Cheysson - Pulse (interview), Sacha Bénard (assistant), William Lopez (mix), Kelian Regis (jingle), Yara ALnajem (illustration) et Audiomeans (hébergement et diffusion)

[00:00] INTRODUCTION :

Logique Floue est un podcast consacré à l'intelligence artificielle et au monde qui se construit autour d'elle. À travers des rencontres entre chercheurs, entrepreneurs, philosophes ou acteurs publics, nous explorons les multiples façons de penser l'IA et ses impacts sur nos sociétés. Dans cette rencontre, Jérôme Hoibian échange avec Sébastien Kohn, qui a développé de nouveaux projets grâce à Claude Code. 

[00:27] Carole :

Bonjour à tous les deux. Aujourd'hui, on se retrouve dans un nouvel épisode de Logique Floue pour discuter avec Sébastien Kohn et Jérôme Hoibian. Est-ce que Sébastien, tu peux commencer par te présenter ?

[00:41] Sébastien Kohn :

Oui, bien sûr. Alors moi, j'ai une formation scientifique, universitaire à la fac de Jussieu, j'étais en physique fondamentale. Et ensuite, j'ai été journaliste pendant une petite dizaine d'années dans l'industrie du jeu vidéo. Et ensuite, j'ai créé une société toujours dans l'industrie du jeu vidéo, dans laquelle on vendait des middlewares, c'est-à-dire des logiciels outils à des développeurs de jeux vidéo. Et ensuite, on a fait une transition, enfin on a pivoté comme on dit. Donc on a travaillé avec des grands groupes américains comme Intel, Qualcomm, etc. Et puis, depuis 2021-2022, je fais du conseil et je me suis lancé corps et âmes dans l'IA récemment.

[01:30] Carole :

D'accord, c'est justement pour ça qu'on te fait venir aujourd'hui, parce que je crois que tu t'es plongé dans Claude Code et je voudrais savoir comment c'est arrivé.

[01:42] Sébastien Kohn :

Alors, comment c'est arrivé ? Bonne question ! En fait l'IA c'est un sujet qui m'a toujours intéressé depuis très longtemps, depuis que je fais mes études en fait. Mais ça restait quelque chose quand même de très conceptuel, d'assez complexe, d'assez technique, on va dire qu'il était hors de ma portée. Et en fait avec l'arrivée des LLM dans un premier temps, on a commencé à avoir des interactions avec des IA qui étaient bluffantes. Mais dans un premier temps c'était uniquement le chat, mais déjà c'était extraordinaire. Et puis, en octobre-novembre dernier, est sorti Claude Code, qui apportait une nouvelle dimension à l'IA générative, c'est-à-dire qu'on n'était plus en deux dimensions sur une interaction de chat, question-réponse, mais il y avait une troisième dimension dans laquelle l'IA pouvait désormais interagir avec l'ordinateur sur lequel on travaille, c'est-à-dire créer des fichiers, lire des fichiers, et en gros se comporter comme un utilisateur de l'ordinateur et donc comme un assistant. Et ça, ça a été vraiment pour moi le déclic. Avant je lisais beaucoup et je ne m'en servais pas tant que ça, enfin un peu comme tout le monde pour rédiger des mails ou poser des questions, enfin m'éduquer on va dire. Et là vraiment j'ai pu commencer à construire quelque chose et ça a été vraiment la révélation extraordinaire. 

[03:04] Carole :

D'accord, mais comment tu as pris en main l'outil en fait ? Tu t'es juste lancé comme ça ?

[03:11] Sébastien Kohn :

Oui, en fait j'ai tout simplement lu quelques articles qui expliquaient que c'était super, qu'on pouvait faire plein de choses. Je me suis dit bah tiens, il faudrait que j'essaye. Donc après deux, trois petites tentatives un petit peu, comment dire, timides, je me suis dit bon, moi j'ai l'habitude de bidouiller des logiciels, d'installer plein de trucs. J'ai toujours été un peu un technophile. Je me suis dit, il n'y a pas de raison que je n'y arrive pas. Et en fait, c'était vraiment beaucoup plus simple que ce que j'imaginais. Et donc, je l'ai installé. Et puis, j'ai commencé comme ça. Et en fait, j'ai appris grâce à l'IA elle-même. C'est-à-dire que quand j'avais une question, quand il y avait des choses que je ne savais pas faire, je lui demandais comment faire. Et elle m'expliquait. Rien que ça, déjà, je trouvais ça génial. Et je trouve toujours ça génial. Et donc voilà, je me suis lancé tout seul, entre guillemets, mais bon, il n'y a rien d'extraordinaire, n'importe qui peut le faire.

[04:02] Jérôme Hoibian :

Si, si, parce que moi, il y a un truc qui me semble extraordinaire, parce que tu as l'air de dire que tu as installé Claude Code, bon, que tu as un peu appris l'utiliser tout seul, déjà, ça c'est déjà assez incroyable, mais surtout que quand tu dis ça écrit des fichiers, etc., moi, je sais ce que tu fais avec, tu fais des vraies applications de A à Z, et donc, ce qui est fou, c'est de penser qu'à la fin de l'année dernière, tu découvres ce logiciel, tu apprends à l'utiliser tout seul, et quelques mois après, tu développes des logiciels alors que tu n'as jamais appris à programmer. C'est ça qu'il faut comprendre. C'est pas du tout pareil qu'avant, on achetait un outil qui nous aidait à coder plus vite. Moi, ça fait 30 ans, 35 ans que je développe, j'utilisais mes compétences pour aller plus vite, etc. Mais, de là à ce que quelqu'un qui n'a jamais codé de sa vie puisse... Moi, j'aimerais bien que tu expliques un peu à tout le monde à quel point, finalement, c'est accessible à tous.

[04:58] Sébastien Kohn :

Alors, déjà, je ne dis pas que je développe ou que je code, parce qu'effectivement, je ne sais ni développer ni coder. Je dis que je Claude, pour faire un jeu de mots très amusant. Je pense que je ne suis pas le premier à avoir eu l'idée. Mais en tout cas, de dire que je Claude, ça me rassure un petit peu, parce que justement, je n'ai pas la prétention de dire que je suis programmeur développeur, parce qu'effectivement, donc Claude Code produit du code, je peux le lire, enfin je veux dire j'ai l'opportunité de le lire, mais je ne sais pas le lire, enfin je suis incapable de le débuguer.

[05:29] Jérôme Hoibian :

Oui, oui, mais attends, tu sais pas le lire, mais moi quand je tombe sur du code, parce que par exemple, moi je code beaucoup en C++, et quand je tombe sur du code d' un langage que je ne connais absolument pas, genre le Lisp, bon ben, pour moi c'est du chinois. Alors que ce qui est fou, c'est que le code que génère Claude Code, d'après ce que je l'ai compris, tu peux discuter avec lui et s'il y a une partie que tu as du mal à comprendre, tu lui poses des questions, il t'explique et tout ça. Donc c'est ça qui est, je trouve, incroyable.

[05:56] Sébastien Kohn :

Oui, c'est ça, effectivement. Justement, pour la partie code, ça m'arrive très rarement d'aller voir ce qu'il y a dedans pour corriger ou modifier. Par contre, ce qui est intéressant, c'est que sur la méthodologie, on va dire l'algorithme, qu'il va utiliser pour mettre en place certaines fonctionnalités, là je peux discuter avec lui, parce que c'est de la logique pure, et donc entre me dire je vais utiliser telle approche ou telle autre approche, là pour le coup je considère que j'ai mon mot à dire, que je peux l'orienter sur la manière de faire, parce qu'il va y avoir des méthodes qui vont me sembler plus rapides, plus courtes, etc. Mais quoi qu'il en soit, je vais lui poser la question, pourquoi tu as utilisé cette méthode et pourquoi pas celle-ci qui me semble plus pertinente ? Et parfois, il va me dire, tu as raison, effectivement, cette méthode est plus rapide parce que voilà. Ou inversement, il va m'expliquer. Là, je vais dire, OK, très bien.

[06:46] Jérôme Hoibian :

Donc, si tu devais donner des conseils à quelqu'un, par exemple à Carole, si elle voulait se lancer, le minima, c'est d'avoir un peu de sens logique. C'est ça que tu as l'air de dire.

[06:53] Sébastien Kohn :

Alors, effectivement, j'ai envie de dire qu'il faut de la logique puisque quand on... Quand on développe, quand on programme, quand on Claude, il faut que l'application soit cohérente. Donc il faut savoir d'où on part, où est-ce qu'on va. Une connaissance aussi du matériel, des limites habituelles, des risques typiques des applications. C'est bien d'avoir ces notions-là. Moi, je les ai parce que j'ai travaillé pendant quasiment 20 ans avec des développeurs. Donc j'ai acquis un peu quelques réflexes. Mais encore une fois, même ça, si on ne connaît pas tout, ce qui est mon cas notamment, on peut lui dire, je sais par exemple que pour la montée en puissance, l'application que je suis en train de faire, pour 18 utilisateurs, ça marche très bien, mais si j'en ai 1000, est-ce qu'il n'y a pas des précautions que je dois prendre ? Et là, effectivement, il va dire, oui, effectivement, tu as raison, si tu dépasses tant d'utilisateurs, il serait bon d'aller sur un serveur de tel type, avec telle base de données, etc. 

Donc voilà, moi j'ai juste la connaissance, le savoir qu'il y a une problématique et lui va me la détailler. Donc je n'ai pas besoin de la savoir dans le détail. Mais par contre, il faut en avoir conscience malgré tout parce que Claude, il va assister, il va être force de proposition aussi, mais il ne va pas tout couvrir. Donc c'est bien aussi de connaître son domaine et ça fait partie justement des limites potentielles de l'IA. C'est qu'on arrive à faire des choses si on a quand même un minimum de connaissances, de background, pour l'orienter. Donc pour moi, c'est vraiment un assistant. C'est pas quelque chose... En fait, il ne faut pas tomber dans la facilité de se dire je veux que tu me fasses un nouveau Facebook, d'appuyer sur le bouton et s'attendre à ce qu'il fasse. Il va partir bille en tête, il va faire quelque chose.

[08:30] Carole :

Oui, parce que tu dis si tu devais expliquer à Carole, mais moi j'ai zéro background de code, etc. C'est impossible pour moi de penser utiliser un outil comme ça.

[08:39] Sébastien Kohn :

Je pense que la première compétence qu'il faut avoir, c'est être curieux et avoir l'envie d'apprendre et d'être patient. Ce qui est génial avec l'IA et Claude Code en particulier, mais les autres c'est la même chose, c'est que c'est à la fois un puits de savoir infini, donc il y a quasiment toute la connaissance humaine, je dis quasiment parce que, c'est plutôt la connaissance occidentale, anglophone, etc. Bon bref, c'est un autre sujet. Et doublé d'un professeur d'une patience infinie. Donc on peut lui poser toutes les questions qu'on veut, et il va réexpliquer de différentes manières, sur tous les tons, jusqu'à ce qu'on comprenne. C'est pour ça qu'il faut de la patience. À un moment, si on dit « je ne comprends pas, je n'ai pas envie de comprendre, je n'ai pas envie de faire l'effort intellectuel », on n'y arrivera pas. Mais si on est curieux, on peut y arriver, on finira par savoir et par comprendre.

[09:34] Jérôme Hoibian :

Enfin, patience infinie, d'après ce que tu m'as dit, quand tu commences à lui poser trop de questions, ça finit par te coûter cher.

[09:41] Sébastien Kohn :

Honnêtement, oui, beaucoup de gens disent ça, moi je n'ai pas ce problème. Donc ce sont les tokens, c'est l'espèce d'unité de mesure de coût. Je veux dire, oui, on dépend des tokens, mais je veux dire, par rapport à la richesse du savoir que ça apporte, pour moi c'est dérisoire. Et quand je dis que ça ne coûte pas tant que ça, effectivement, il y a un abonnement. Il y a la version gratuite, la version à 20 euros, une version à 130 euros. Moi je suis à 130 euros, donc c'est une petite somme, mais ce n'est pas non plus démentiel.

[10:15] Jérôme Hoibian :

Donc toi tu dépenses 130 euros par mois, c'est ton seul investissement. Avec ça, tu fais tout ?

[10:19] Sébastien Kohn :

Oui, je fais tout. Après ça m'arrive d'arriver aux limites. Mais bon, ça me fait des vacances en quelque sorte. Je ne peux rien faire, la conscience tranquille en me disant « j'ai plus Claude Code ». Ceci étant dit, c'est ça qui est intéressant, parce qu'on se retrouve d'un seul coup un peu démuni, on a un peu notre assistant d'élite qui disparaît, mais on se rend compte qu'on peut quand même encore faire des choses malgré tout.

[10:40] Jérôme Hoibian :

Il y a un truc que j'aimerais que tu expliques un petit peu, c'est que toi, pour ceux comme moi, qui ne connaissaient pas du tout Claude Code avant, on allait sur une IA, on lui posait une question, genre, je ne sais pas quoi, en quelle année est né Napoléon, des trucs comme ça, et puis voilà, ça pouvait être des questions un peu plus complexes. Puis après, on partait, mais quand on partait de devant son ordinateur, il ne s'était rien passé. Et si on revenait après plus tard, soit on avait fermé la fenêtre, soit elle était encore là, puis on pouvait poser une autre question. Mais d'après ce que je comprends, là, cette nouvelle intelligence artificielle de Claude Code et autres qu'on appelle agentique, raconte-nous, ça fait des trucs pendant que tu n'es pas là, ça fait des trucs pendant que tu dors, quand tu te réveilles le matin, tu constates comment ton projet a évolué, etc.

[11:21] Sébastien Kohn :

Effectivement, déjà la première chose, c'est que tous les jours, il y a des mises à jour, tous les jours, il y a des nouvelles fonctionnalités, tous les jours, il y a des choses qui changent. Donc, il faut suivre. Là, pour le coup, c'est un marathon de longue haleine, pour savoir où on en est. Donc un des problèmes effectivement de Claude Code, c'est qu'il manque de mémoire, même s'ils ont commencé à mettre en place du côté d'Anthropic, donc la société qui développe, ils ont commencé à mettre en place des solutions. Avant, il n'y avait rien du tout. Et donc du coup, moi, j'ai mis en place une mémoire que je lui ai créée en quelque sorte. Donc j'utilise un logiciel tiers qui s'appelle Obsidian, qui est juste un gestionnaire de fichiers de texte. Et en fait, je disais à Claude Code, à chaque fois que tu fais un projet, à la fin de la session, tu fais un compte-rendu dans tel répertoire, donc j'ai tout bien organisé. Si tu rencontres des problèmes pendant que tu développes, qu'il y a des bugs ou je ne sais quoi, tu les notes également, tu les tries par catégorie, etc.

Donc je lui ai créé une mémoire qu'il utilise, en permanence, c'est-à-dire qu'une fois que j'ai terminé ma session, justement, j'ai créé une sorte de fonction qui fait une synthèse de tout ce que j'ai fait, il la note, donc là je peux éteindre, partir, et quand je reviens, pareil, j'ai une autre fonction qui appelle, qui va aller chercher les fichiers, qui va aller lire les fichiers qu'il a écrits, et qui va lui remettre en mémoire tout le contexte qui était là auparavant. Et donc du coup, effectivement, il a une mémoire sur du long terme, du très long terme, qui permet de non seulement de faire des projets, des gros projets, mais aussi de mutualiser des connaissances entre différents projets, puisqu'une erreur que j'ai rencontrée dans un projet A, va être évitée dans un projet B, parce que quand il va utiliser telle ou telle techno qui a été notée avec des problèmes, il va les lire auparavant, il va dire, ah, il ne faut pas que je fasse ceci, il ne faut pas que je fasse cela. Et c'est ça aussi qui est génial avec Claude code, c'est que c'est un outil complètement malléable. Et c'est ça aussi qui est génial, c'est que il n'y a quasiment pas de limite, parce qu'on peut lui dire la manière de s'exprimer, des choses qu'il doit faire en premier, la manière dont il doit présenter l'information. On peut absolument le modeler à sa convenance. Et c'est génial parce que c'est vraiment un assistant qui correspond, moi, à ma manière de réfléchir, de penser.

[13:41] Carole :

Oui c'est ça, aujourd'hui, pour toi, c'est un espèce de super assistant à qui tu as appris exactement comment tu veux qu'il travaille et qui, du coup, répond à tes demandes dans la progression de ton projet. Mais il ne fait pas le projet de bout en bout. C'est-à-dire, c'est toi qui le guide. Il est là pour être à tes côtés.

[13:58] Sébastien Kohn :

Oui, c'est comme ça que je l'utilise et c'est comme ça que je pense qu'il faut l'utiliser. C'est-à-dire comme un... comme une sorte de super assistant qui va me permettre de réaliser ce que je ne pouvais pas réaliser parce que je n'avais pas, soit toutes les compétences et ou les ressources humaines en quelque sorte pour le faire. Typiquement, concrètement, moi dans ma carrière, je n'étais pas développeur mais je m'occupais de tout le reste. Donc le commercial, le marketing, le produit. Mais quand j'ai une nouvelle idée, je veux faire une application, un projet, etc., il me manque la compétence clé qui est programmeur. Mais pour en revenir effectivement à ce qu'on disait, c'est que c'est très important de garder la main sur I'IA. Donc quand je dis garder la main, il y a au moins deux choses. Il y a d'une part être le décisionnaire, celui qui va prendre les décisions, moi mon IA, mon Claude, je l'ai configuré de manière à que chaque fois qu'il y a une décision à prendre, il va me poser la question.

Et ensuite, c'est un ping-pong entre lui et moi, et même plus parce que j'ai ajouté Gemini qui est l'IA de Google, donc en fait on est trois à échanger sur des fonctionnalités, sur des concepts, et les deux ne sont pas d'accord, ou alors ils ont des angles morts qui vont venir se combiner, ou en tout cas se confronter, et du coup il y a un véritable brainstorm qui s'opère entre deux IA et moi, et donc ça c'est hyper créatif, hyper productif, et encore une fois l'IA est vraiment bluffante, elle pose des questions pertinentes, elle a des idées qui sont souvent bonnes, et moi ça me permet, d'être encore meilleur, en fait, c'est ça. Puis surtout, ils sont d'une patience infinie, ils sont polis, ils ne coupent pas la parole. Donc on a vraiment un brainstorming pur, hyper opérationnel. Et pour le petit détail, un petit conseil que je donne aussi, c'est que moi, j'utilise un micro pour parler à mes IA, donc j'ai l'air un peu d'un dingue à parler tout seul devant un ordinateur. Parce que les IA, elles me répondent à l'écrit, je n'en suis pas encore... Mais du coup, c'est important parce que quand on parle à l'oral, on ne réfléchit pas aussi bien que lorsqu'on écrit. Et donc, on va donner davantage de contexte, du contexte qui nous semble inutile sur le moment, mais l'IA l'a entendu quand même.

Et donc oui, pour en revenir, la première chose, c'est garder le contrôle. Et la deuxième chose, c'est aussi, et ça c'est hyper important, c'est, garder cette soif d'apprendre ou ce désir de comprendre parce que c'est hyper facile de glisser sur le gars qui appuie sur le bouton ok, ça c'est hyper facile et ça pourrait marcher mais le problème c'est que là on perd, tout est fort intellectuel. Et ça, c'est plus au-delà de la création de projets purs. C'est un problème personnel, voire même sociétal. C'est qu'on n'apprend plus à faire si on ne réfléchit pas à ce qu'on a demandé et si on n'essaie pas de comprendre ce qui a été fait. Pour moi, ça, c'est le sujet. C'est vraiment le gros sujet de l'IA génératif, c'est de conserver le désir de comprendre et d'apprendre et de ne pas se laisser glisser sur la facilité de poser des questions et d'attendre les réponses toutes cuites.

[17:28] Jérôme Hoibian :

Tu as longtemps été chef d'entreprise. Quand tu étais chef d'entreprise, il y avait aussi un directeur technique et toute une équipe de développeurs. Là, aujourd'hui, quand tout seul avec ton micro, tu discutes avec tes IA, tu as tes idées, tu as le projet que tu veux construire. D'ailleurs, ce qui est fou, c'est que tu ne l'as pas encore dit, mais tu construis plusieurs projets en parallèle. Finalement, quelle est la différence ? Et est-ce que tu te sens finalement plus limité qu'avant ? Est-ce que tu as l'impression que quand tu avais embauché des programmeurs qui travaillaient pour toi, qui travaillaient avec toi, à qui tu donnais des recommandations, est-ce que tu avais l'impression de pouvoir aller aussi loin qu'aujourd'hui, où finalement, toute ton équipe a été remplacée par différentes IA, puisque finalement, Claude Code, tu peux avoir plusieurs agents qui réfléchissent en même temps, ce n'est pas juste une personne qui réfléchit.

[18:21] Sébastien Kohn :

Alors, première chose, là, ce que je développe, c'est moins complexe que ce que je faisais auparavant avec mes équipes. Ceci étant dit, j'imagine que je pourrais développer à terme des choses aussi complexes que ce qu'on faisait avant avec de l'IA. Et c'est sûr que ça va pas dix fois plus vite, ça va cent fois plus vite. C'est juste, c'est même inquiétant. Et donc oui, ça va 100 fois plus vite. Il n'y a pas de malentendus. Enfin, je veux dire, s'il y a un malentendu, ce sera de ma faute.

[18:56] Jérôme Hoibian :

Et puis, il n'y a pas de réticence. Ça a dû t'arriver de vouloir proposer une fonctionnalité à une équipe de développeurs qui, finalement, on a connu tous un peu ça.

[19:04] Sébastien Kohn :

Le fameux développeur dans un tour d'ivoire qui a des meilleures idées que tout le monde et que si tu n'es pas content, c'est la même chose parce qu'il ne mettra pas en œuvre ton idée. Oui, avec l'IA, il n'y a plus ce genre de problème. Et c'est vrai que c'est un... C'est une sorte de soulagement et de mesquine vengeance envers... Enfin, tout seul, puisque je suis tout seul devant mon écran. Mais ouais, il y a ce côté un petit peu frictionnel qui n'existe plus et qui est assez reposant. Et de manière générale, c'est qu'encore une fois, toutes les idées qu'on a, qu'on développe, qu'on itère avec l'IA... Au final, s'il y a une erreur, ce sera de ma faute parce que, avant de faire quoi que ce soit, c'est la manière dont je lui dis de travailler, il va me présenter le plan détaillé et si je ne le comprends pas bien, je lui dis explique mieux et il va m'expliquer mieux jusqu'à ce que je comprenne. Et donc, c'est moi qui vais valider.

[19:55] Jérôme Hoibian :

Aujourd'hui, l'IA, génère du code, donc Claude Code, il écrit des programmes potentiellement, un peu comme n'importe quelle IA, ça peut lui arriver de se tromper ou même de faire des erreurs, des hallucinations, des trucs comme ça. Comment toi tu mets en place, est-ce que tu as quelque chose qui te permet de vérifier que ce qui a été fait dans ton programme, déjà ne casse pas ce qui était fait avant, et que ta nouvelle fonctionnalité, vérifier qu'elle fonctionne bien, est-ce que c'est toi qui dois tout vérifier ou est-ce que tu as réussi à mettre en place quelque chose pour que tu sois sûr que finalement tu avances et que tu ne vas pas diverger vers quelque chose de plus en plus farfelu ?

[20:26] Sébastien Kohn :

J'ai mis en place, encore une fois, pour le coup, c'est encore une fois un petit peu magique, c'est-à-dire que moi j' ai conscience qu'il y a des failles de sécurité potentielles, etc. Et donc j'ai fait des recherches, c'est Claude Code qui cherche, et c'est Anthropic qui en fournit notamment, mais pas que, et qui ont des skills ou des agents spécialisées sur le sujet, qui ont été créées par Anthropic, donc ils savent de quoi ils parlent, et qui mettent en place toutes ces procédures de vérification, de simplification de code aussi, parfois ils relient le code et s'ils se rendent compte qu'il y a une double, triple, quadruple boucle, ou je ne sais quoi, ils disent des choses que toi tu sais mieux que moi, moi je comprends le concept mais je ne suis pas allé vérifier dans le détail, mais tout ça il vérifie, il va simplifier le code, etc.

[21:03] Jérôme Hoibian :

Non seulement une heure plus tard il a créé les fonctionnalités, mais il a vérifié que ça marchait, il a fait des tests, il a renvoyé, lorsqu'il y a eu une erreur, il a renvoyé le code à la première IA c'est pour qu'elle réécrive le code si elle s'est trompée, etc. Tout ce mécanisme se fait tout seul.

[21:19] Sébastien Kohn :

Oui, tout seul, mais parce que je l'ai mis en place. Moi j'ai créé encore une fois des skills et des agents, et je leur ai donné une feuille de route à suivre en une dizaine d'étapes, qu'il fait les unes après les autres, dans chaque étape, en fonction de la difficulté ou du sujet, il va utiliser tel ou tel modèle de langage, d'ailleurs, parce qu'on parlait de token tout à l'heure, pour des choses typiquement de base de données, il n'y a pas besoin de prendre l'opus 4.8, il prend une version moins forte. Par contre, pour vérifier tout ce qui est bug de manière plus globale, il fait appel à Gemini aussi, l'IA de Google. Donc, ils sont deux à travailler dessus. Et donc, ils ont deux regards différents qu'ils croisent. Ils me présentent aussi leurs trouvailles. Il me dit, voilà : Gemini a trouvé tel bug. Et donc, il y a Claude Code qui va me dire : bien vu Gemini, je ne l'avais pas vu. Je le prends en compte directement parce que y'a un bug.

[22:08] Jérôme Hoibian :

D'accord. Moi, je n' avais pas compris. Je croyais que tu utilisais d'un côté Gemini et de l'autre côté Claude. En fait, tu es en train de dire que Claude Code, il accepte, de poser des questions à d'autres IA que lui-même.

[22:18] Sébastien Kohn :

Oui.

[22:19] Jérôme Hoibian :

D'accord.

[22:20] Carole :

C'est toi qui lui as demandé.

[22:21] Sébastien Kohn :

Oui, c'est moi qui lui ai demandé.

[22:22] Jérôme Hoibian :

Mais ça se fait tout seul, cette interface.

[22:23] Sébastien Kohn :

Maintenant, oui. Parce que j'ai créé, encore une fois, des skills et des agents. Et donc, dans le skill pour vérifier le code, vérifier qu'il n'y a pas de bug. Donc, tout simplement, il y a des procédures qu'il a récupérées sur... chez Antropic, des skills chez Antropic, que j'ai renforcées avec d'autres skills que j'ai vues à droite, à gauche. Parce que j'ai dit à Claude Code, tiens, j'ai vu un repo avec tel... un gars qui a fait un nouveau skills qui a l'air intéressant, qu'est-ce que tu en penses ? Donc il le lit, il regarde ce que j'ai, il compare les deux et il me dit, ah bah oui, tiens, le nouveau skills c'est intéressant, il aborde un sujet, une facette qu'on n'avait pas mise, il va le rajouter, et donc ce skills par exemple va être utilisé à la fois par Claude Code et à la fois par Gemini, et les deux en parallèle vont faire leur analyse, ils vont revenir avec leurs résultats, qu'ils vont confronter. Donc tout ça, c'est en tâche de fond. Moi, je vois, je garde un œil sur toute la chose. Ils me font une synthèse à la fin, un résumé. Quand les deux se mettent d'accord sur ça, c'est une faille, ils vont choisir comment la combler. Si c'est une fonctionnalité, s'ils ne sont pas d'accord, il y en a un qui va me dire, moi, je pense que c'est mieux de faire comme ça. Mais tout ça, c'est parce que je l'ai mis en œuvre. Je l'ai mis en place. J'ai mis des fonctions.

[23:27] Carole :

Oui, c'est ça. En fait, tu as construit ton assistant idéal. Avec toutes les IA disponibles.

[23:33] Jérôme Hoibian :

Voilà, mais le truc qui est particulier, c'est que moi qui ai l'habitude d'utiliser des logiciels, etc., quand je dois configurer le logiciel ou l'interconnecter avec une autre application, en fait, finalement, il y a des étapes manuelles. Je dois trouver un mode d'emploi, réussir à créer des fichiers, voire programmer des programmes qui vont permettre d'interfacer un logiciel avec un autre et inventer un protocole de communication, etc. Alors que là, ce qui est impressionnant avec les projets de Seb qu'il m'a montrés, c'est qu'en gros, tout, mais tout, il l'a fait à la voix. Il a tout fait en demandant de faire ça, de connecter avec... Tout se fait comme ça, sans connaissance technique. C'est ça que je trouve incroyable. 

[24:17] Sébastien Kohn :

Au début quand je voulais faire des choses, je lui disais : est-ce que c'est possible de faire ceci, cela, cela ? Parce que je me disais bon non c'est pas possible. Puis il me disait oui c'est possible, il le faisait. Après il y a un autre truc : est-ce que c'est possible de faire ça ? Donc je montais le curseur un petit peu, puis je me disais comment il va faire ça ? Et puis touc qu'il le faisait. Et maintenant je ne demande plus jamais est-ce que c'est possible, je lui dis je veux faire ça. Et je n'ai pas de souvenir d'avoir demandé des choses qu'il n'a pas réussi à faire. Bon, après, je ne demande pas des choses totalement stupides non plus, mais voilà. En gros, ce qu'il faut se dire, c'est que Claude Code est capable de faire ce que n'importe qui pourrait faire derrière un clavier et un écran d'ordinateur. C'est méga puissant, en fait, parce que derrière un clavier et un écran, on peut faire aussi bien un petit programme qui fait Hello World que Photoshop. Je ne dis pas que je vais faire Photoshop demain, mais en théorie, on peut faire un Photoshop. Il y a des sociétés qui font des logiciels hyper complexes en IA. Puisqu'elle peut écrire et lire des fichiers, c'est ça, créer un programme. C'est avoir l'idée et écrire des fonctionnalités, du code. Donc en théorie, elle peut tout faire.

[25:38] Carole :

Et ces projets sur lesquels tu travailles, justement, tu veux nous en parler ? C'est quoi concrètement ?

[25:42] Sébastien Kohn :

Les deux premiers projets que j'ai faits, c'était un outil pour mémoriser des recettes. En fait, quand on veut faire quelque chose, il faut partir d'un problème qu'on a, d'une idée qu' on a. Je pense que c'est la meilleure manière de faire. Et c'est trouver une solution. Et donc, la solution d'ailleurs que j'ai apportée, si ça se trouve, elle existe déjà, mais peu importe, ce n'était pas l'objectif. L'objectif, je vais chez quelqu'un qui m'invite à dîner, je mange un très bon plat, et je lui dis, tiens, est-ce que tu as la recette ? En général, il me la donne. Déjà, il faut qu'il pense à me l'envoyer. En général, la recette, je ne l'ai jamais. Ou alors, il finit par m'envoyer un PDF qui traîne dans un mail. Bref, voilà. Là, j'ai fait une petite application, je prends en photo la recette, et hop, automatiquement... Il me la stocke dans mon logiciel, il me met tous les ingrédients, il reconnaît tout, il fait de la reconnaissance de texte pour me faire un truc en étapes si c'est pas en étapes, si c'était une recette qui avait été écrite à la main par exemple. Il va me mettre les ingrédients. Donc en gros j'ai la recette et puis je l'exporte dans le logiciel de recettes que j'utilise. Donc là ça a répondu à un besoin. C'est tout simple, c'est tout bête, mais pour moi ça a comblé un manque personnel d'une petite application que je voulais faire.

[26:55] Jérôme Hoibian :

Tu as mis combien de temps à faire celle-là, par exemple ? 

[27:01] Sébastien Kohn :

Une petite semaine je pense et donc c'est très simple mais en fait c'est très simple en même temps très compliqué c'est à dire que l'usage je prends une photo et voilà ça décompose la recette mais en fait si j'avais dû le programmer, bon déjà j'aurais jamais su le faire mais c'est un peu complexe il y a de la reconnaissance d'image, il y a de la compréhension du texte pour le mettre en page etc, donc c'est finalement c'est assez complexe. Une autre petite application que j'ai faite c'est pour mes filles. J'avais l'habitude de leur raconter des histoires en mode livre dont vous êtes le héros. Et là, je me suis dit, tiens, je vais le faire avec l'IA. Donc, on peut se dire, oui, mais en fait, l'IA, elle fait déjà ça. Elle invente déjà des histoires. Si on veut, c'est très facile. Mais en fait, là, moi, je voulais qu'il y ait de la continuité. On parlait de la mémoire tout à l'heure. Donc, il fallait que je mette en place un système de mémoire. Ensuite, je me suis dit, oui, mais il faut des contraintes parce qu'il ne faut pas que l'enfant, puisse dire, tiens, moi je sors ma baguette magique et je tue le dragon. Non, j'ai envie que ce soit un petit peu réaliste, donc il faut mettre des contraintes. J'ai mis Nano Banana de Google, donc ça va créer des images en même temps que l'aventure est créée. Et puis je veux garder une trace, donc je veux que l'histoire qui est en livre dont on est le héros, puisse être lue comme un roman par la suite. Et puis pareil, en fait, un livre dont est le héros, normalement on propose une, deux, trois solutions, mais là je voulais qu'il y ait une, deux, trois solutions, et puis que l'enfant puisse dire à l'oral quelque chose de totalement nouveau qui n'a pas été prévu.

Donc c'est un projet qui devient finalement assez compliqué, mais c'est intéressant parce que justement j'apprends. J'ai appris, je veux qu'il y ait un narrateur, je veux qu'il ait une voix, donc j'ai dû aller voir comment fonctionnent les voix, etc. Comment on génère les images, comment les images restent cohérentes d'une session à l'autre, parce que c'est un des problèmes de la génération d'images, c'est qu'on perd les visages, etc. Donc voilà, c'est des petits projets tout bêtes, qui permettent d'élargir énormément le champ de connaissances, de compétences. Et puis encore une fois, tout ce que je fais, toutes les erreurs que l'IA rencontre et que moi je rencontre, elles sont documentées et elles viendront renforcer les « vrais projets » que je ferai par la suite. Et donc là, typiquement, je suis en train de créer une société avec juste une deuxième personne, mon associé, qui est une plateforme de recrutement de personnel médical européenne, pan-européenne. Et donc l'idée, c'est quoi ? C'est de proposer un service à la fois pour les établissements de santé et pour les médecins qui veulent changer de pays. Et quelque chose de moderne par opposition aux applications aux sas de recrutement classique. Et donc là, en mettant de l'agentique qui va aller vérifier où en sont les candidatures, quels sont les postes qui se libèrent, qui va aider à traduire en temps réel les communications entre les médecins de différents pays, qui va voir quels sont les différents diplômes, les équivalences, etc. Enfin bon, c'est un sujet un petit peu compliqué. Et bien en fait, ça c'était un projet qui était dans la tête de mon associé depuis longtemps, mais qu'il ne pouvait pas mettre en œuvre parce que, 1, il n'avait pas les ressources, et 2, c'était compliqué. Et là, en fait, on a réussi à faire des choses qui nous bluffent tous les deux, tous les jours. Et à chaque fois qu'on a des nouvelles idées, on se dit, mais si on faisait ça ? Et en fait, oui, on arrive à le faire. Par exemple, tout bêtement, c'est tout bête maintenant qu'on l'a fait et qu'on se rend compte qu'évidemment, mais la traduction en temps réel des tchats pour que les médecins puissent communiquer avec les établissements de santé qui ne parlent pas forcément leur langue, c'est tout bête pour une IA, mais c'est une fonctionnalité qui est hyper sympa. Bref, il y a plein de choses comme ça.

[30:32] Carole :

Qu'est-ce que ça t'inspire, toi ? Parce que c'est évidemment très loin de la démarche de SpirOps, mais qu'est-ce que ça t'inspire ? Ça te fait envie ? Ca t'enthousiasme ?

[30:42] Jérôme Hoibian :

Moi, j'ai une double casquette. Je dirige une entreprise. Du coup, j'ai cette position où parfois je peux être celui qui insuffle une idée, mais je suis aussi codeur, donc je suis celui qui va écrire le code. Donc, d'un côté, il y a ce que je trouve extraordinaire. Par exemple, tu me dis, ah ben là, j'avais envie que d'un seul coup, quand on écrit un tchat, si j'envoie ça à un Turc, ça va être écrit en Turc, lui va me répondre en Turc et moi, ça va apparaître en français. Bon, si j'essaie de faire ça en tant que codeur, je vais devoir chercher sur internet qu'est-ce qu'il y a comme API qui fait ça, qu'est-ce qu'il y a comme logiciel, comment il faut que j'envoie les données d'un côté pour que ça soit traduit ? Là, le fait qu'il fasse tout seul, je trouve ça complètement dingue, etc. Après, j'ai peur de perdre mon boulot. Si tout le monde utilise Claude Code et arrive à faire des trucs super, à quoi les programmeurs vont-ils servir ? C'est un peu compliqué, ça fait vraiment peur. Quand ils font des choses que toi tu trouves bluffantes, moi aussi je les trouve bluffantes. Ça veut dire qu'avec 30-35 ans d'expérience de code où tous les jours j'écris du code, je me rends compte qu'une IA est capable de le faire et que quelqu'un qui pilote... Alors j'ai compris que toi, tu m'as dit que tu avais des compétences un peu techniques. Mais des gens comme Carole qui n'ont pas de compétences techniques, seraient capables de faire mieux que moi. Et ça, c'est vertigineux. C'est un peu... On se demande vraiment quel va être le futur. C'est quand même particulier.

[32:11] Sébastien Kohn :

Oui, mais en fait, tes compétences ne sont pas uniquement de développeur à écrire du code pur. C'est aussi la réflexion qu'il y a derrière. Déjà, encore une fois, le découpage du projet, du code, de savoir qu'est-ce qui est possible, qu'est-ce qui n'est pas possible, comment l'agencer, etc. C'est une compétence qui n'est pas de programmation et qui est hyper importante. Et l'autre chose, si on fait un parallèle, c'est comme un maçon, c'est pas parce que tu sais empiler des briques que tu vas faire une belle maison. C'est un petit peu ça aussi, c'est que toi tu as la connaissance technique mais tu as une vision plus globale. Pour moi c'est une compétence qui est toujours très pertinente aujourd'hui et qui le sera toujours.

[32:53] Jérôme Hoibian :

Oui mais qui est ce que tu peux avoir aussi. C'est-à-dire qui n'est pas spécifique à moi.  N'importe qui aurait un sens un peu organisationnel, une bonne idée, il n'a plus besoin des compétences de code.

[33:05] Sébastien Kohn :

Oui, mais encore une fois, un développeur, ce n'est pas uniquement de la ligne de code, c'est toute la réflexion qu'il y a derrière, et c'est ce dont on a besoin aujourd'hui quand on utilise Claude Code. Après justement, je rejoins aussi ta crainte par rapport aux compétences qui sont au fur et à mesure phagocytées par l'IA. Parce que là aujourd'hui, moi je dis, je me rassure en disant ça, je me dis voilà, moi l'expérience que j'ai acquise tout au long de ma carrière en gestion de projet, en gestion de produit, etc. Je me rends bien compte que c'est un plus que j'apporte à l'IA aujourd'hui. Mais pendant combien de temps encore ? C'est ça le sujet. Et honnêtement, moi j'ai vu les progressions de l'IA, depuis les tchats tout bêtes et maintenant l'agentique, ça va à une vitesse de dingue quand même. C'est à la fois excitant et vertigineux et inquiétant. Mais justement, c'est pour ça qu'il faut garder à mon niveau, je garde le contrôle, c'est moi qui prends la décision, j'essaie de comprendre ce qu'il fait, je lis pour m'éduquer, etc.

[34:09] Jérôme Hoibian :

C'est-à-dire qu'effectivement, une IA, c'est quelque chose qui te permet de faire quelque chose. Mais finalement, est-ce que te permettre de faire quelque chose, c'est pas aussi te permettre d'éviter d'avoir besoin de gens ? Par exemple, je suis en train de faire un film, j'avais besoin d'un générique, bon, c'est compliqué, je pouvais pas le faire, il me fallait un musicien. Tiens, il y a une IA qui le fait, j'ai plus besoin d'un musicien. Pour faire le logo, etc., j'avais besoin d'un graphiste, ah, j'ai plus besoin de graphiste. J'avais besoin d'acteurs, j'ai plus besoin, et ainsi de suite. Donc, effectivement, moi, je fais de plus en plus de trucs. Mais, est-ce qu'un métier humain, c'est pas être capable de faire quelque chose que quelqu'un ne sait pas faire, moyennant finances ? Si tout le monde peut tout faire tout seul, il y a un problème. On va tous être celui qui ne sert plus à rien.

[34:54] Sébastien Kohn :

Oui, oui. C'est un vrai sujet. Il y a plusieurs façons de voir cet aspect. La première, on va dire la plus optimiste, c'est de se dire, en fait, l'IA, ça permet, de faire plus de choses. Ça permet à chacun de faire plus de choses, de se libérer, entre guillemets, de certaines contraintes. Et ça, j'y crois beaucoup. C'est une réalité, moi, que je vis. Je peux faire des choses que je ne pouvais pas faire avant. Et d'une manière générale, on peut apprendre des choses qu'on ne pouvait... qui étaient compliquées à apprendre auparavant. Bref, on peut vraiment se libérer. Ça, c'est une chose.

[35:28] Jérôme Hoibian :

Moi, je vois bien, depuis que tu fais de l'IA, tu travailles beaucoup plus, tu fais beaucoup plus, tu vas beaucoup plus vite, mais au final, ton temps où tu ne fais rien, il a presque disparu. Tu ne fais que travailler presque maintenant.

[35:43] Sébastien Kohn :

Alors c'est vrai.

[35:46] Jérôme Hoibian :

Donc ça nous permet d'aller plus vite, ça nous permet de faire plus de choses, mais de travailler de plus en plus.

[35:51] Sébastien Kohn :

Oui, mais alors moi je suis dans un cas particulier, mais je crois qu'il est assez fréquent pour l'instant. C'est-à-dire que ce que je suis en train de faire, ça m'excite, ça m'amuse. Je n'ai pas l'impression de travailler, en fait. Et c'est hyper gratifiant. J'arrive à faire des choses que je ne pouvais pas faire avant. Pour l'instant, je trouve ça génial. Après, effectivement, quand on est dans une entreprise et qu'on est un salarié, on a un chef qui nous dit de faire tel truc et qu'on utilise l'IA pour faire le boulot en une journée, le boulot qu'on faisait en un mois... Je suis pas sûr que ce soit gratifiant.

[36:25] Jérôme Hoibian :

Oui, mais moi, le truc où je voulais en venir, c'est, prenons par exemple, mon exemple de tout à l'heure, je veux faire une série, j'ai plus besoin de musiciens, je peux machin, d'accord. Donc, d'un seul coup, je vais plus vite, mais je travaille pas forcément moins, c'est pour ça que j'ai travaillé plus. Et je vais, à moi tout seul, faire Game of Thrones en une semaine, je vais faire les huit saisons. Bon, super, mais s'il y a des millions de séries qui sortent tous les jours, il faut qu'il y ait des... Il y a un moment où on va travailler trop. Le travail des humains ne sera pas... À quoi ça servira d'avoir 200 séries qui sortent chaque minute pour ne pas être regardées ? Et ça, je peux étendre ça... Là, c'est l'exemple des séries, mais ça peut être étendu à n'importe quel sujet.

[37:01] Sébastien Kohn :

Si on part dans le scénario le plus, a priori, catastrophiste, à savoir qu'il y a... Enfin, il est présenté comme catastrophiste, mais théoriquement... Enfin, il pourrait ne pas l'être, je m'explique. C'est-à-dire que si l'IA arrive à remplacer l'immense majorité des métiers qu'on considère soit contraignants, soit pas intéressants, ou je ne sais quoi, pour moi, c'est un bienfait pour l'humanité parce qu'on n'aura plus de choses pénibles à faire. Ça, c'est une première chose.

[37:29] Jérôme Hoibian :

Je t'interromps tout de suite. Moi, j'adore coder, et c'est une catastrophe qu'on remplace mon métier. Ce n'est pas du tout pénible.

[37:36] Sébastien Kohn :

Là où je veux en venir, c'est que, si on part sur cette voie où l'IA arrive potentiellement à remplacer quasiment n'importe quel métier, et parce que là on est en train de parler de métiers col blanc, mais quand on voit les progrès de la robotique en parallèle, qui sont juste hyper flippants aussi, hyper impressionnants et un peu flippants, des robots qui font des sauts périlleux, qui ont des doigts hyper agiles, le métier, on dit oui, aujourd'hui il faut être jardinier pour ne pas se faire bouffer son métier par l'IA, non, le jardinier il sera remplacé pareil. Donc bref, donc se dire que finalement l'humanité, enfin l'humain, puisse se consacrer son temps à faire quelque chose qui lui plaît, pour moi ce serait le but ultime. Et ça, ça induit quoi ? Ça induit un revenu universel, où en gros, c'est très utopiste, et puis avant qu'on y arrive, il faudra des révolutions, mais en gros permettre aux humains, quand ils naissent, soit... 

[38:29] Jérôme Hoibian :

Oui, mais en fait, j'entends. C'est un sujet qu'on aborde souvent ici, le revenu universel. Mais prenons un exemple, prenons la musique. Imaginons que moi, dans mes temps libres, ce que j'aime, c'est faire de la musique. Et si possible, composer de la musique, voire, pourquoi pas, un peu la mettre, même gratuitement sur Internet, pour que des gens l'écoutent. Là, aujourd'hui, toutes les demi- secondes, il y a 200 titres générés par IA qui sont envoyés sur Deezer ou Spotify. Ce n'est pas seulement le fait de nous permettre d'avoir un salaire universel. C'est que si tous les peintres, les artistes, tout n'importe qui, dès qu'ils veulent faire quelque chose, en fait, il y a des IA qui disent non, mais ce n'est pas la peine que tu fasses ça. Je vais faire ça mieux que toi, dix fois plus vite. Il y a un truc où je me dis qu'est-ce qu'on fait ? Parce que là, on va au-delà de remplacer les métiers. On va même remplacer le sens que les gens peuvent avoir de la vie. Tu vois, c'est un peu compliqué.

[39:26] Sébastien Kohn :

Oui, je suis totalement d'accord. Après, on peut dire, et ce que je veux dire, ça repose sur rien, on peut dire qu'il y a toujours la patte humaine, la touche humaine que la machine n'aura jamais.

[39:36] Jérôme Hoibian :

Mais non, mais ça ça ne veut rien dire. Moi, si je fais un programme qui a la patte humaine, mais que personne n'utilise, parce que personne ne sait qu'il existe, ça ne fait... 

[39:42] Sébastien Kohn :

Non, mais c'est un vrai sujet. Un des sujets, une approche que je trouve intéressante, on s'éloigne un petit peu de Claude Code pur, mais ces IA ont été fabriquées avec la connaissance globale de l'humanité. Et même sur certains sujets, les IA ont pillé littéralement les connaissances humaines. Elles ont violé les copyrights, les droits d'auteur, tout ce qu'on veut, etc. De dire que les IA, en fait, ça devrait être des biens publics, en fait, comme l'eau, l'air, etc. Je crois que c'est Sam Altman qui dit, et c'est assez horrible d'ailleurs la manière dont il le présente, mais il dit, voilà, nous on va être fournisseurs d'intelligence, on ouvre un robinet pour avoir de l'intelligence. Alors, présenté comme ça, ça fait un petit peu peur, mais sinon, l'idée est un peu là. Pour moi, l'IA, c'est vraiment quelque chose de... c'est une sorte de... Je ne sais plus comment on dit en français. Un enabler. Ça permet de faire les choses. C'est-à-dire que...

Et ça donne un accès à la connaissance. En fait, avant la connaissance, typiquement au Moyen-Âge, il fallait savoir lire et écrire. C'était une barrière à l'entrée. Pour accéder à la connaissance humaine, il fallait savoir lire et écrire. Et si on ne savait pas lire et écrire, c'était compliqué de s'extraire de sa condition et de faire autre chose, d'apprendre et de se développer intellectuellement. Aujourd'hui, c'est toujours le cas, il faut savoir lire et écrire, mais grâce à l'école, tout le monde sait lire et écrire. Enfin, en France, en tout cas, en théorie. Et donc, maintenant, la difficulté, c'est que la connaissance est plus large, plus complexe, plus pointue, etc. Donc, ça demande plus d'efforts pour arriver à apporter, on va dire, sa pierre à l'édifice de la connaissance humaine. Mais justement, l'IA est là pour nous aider à apprendre. Il y a des concepts en physique, moi j'ai fait de la physique, je trouve ça toujours passionnant et je m'y intéresse toujours, mais il y a des concepts qu'à l'époque je n'ai pas compris. Et là maintenant, je lui pose des questions, il m'explique une fois, deux fois, trois fois, dix fois, et je comprends. Il me fait même des vidéos, des schémas, des petites applications interactives. Il n'y a aucune excuse à ne pas comprendre, et donc apprendre.

Et donc ça, pour moi, c'est vraiment un, effectivement un bénéfice pour l'humanité extraordinaire. Je n'ai pas la réponse, mais est-ce qu'on peut se dire... Parce que là, en gros, on est en train de créer quelque chose qui a la connaissance universelle, qui a la capacité de tout faire virtuellement, ou potentiellement de tout faire, qui vit dans les nuages, dans le cloud ? On est en train de créer un dieu, en fait. Je ne sais pas, et en fait, on va se rendre compte qu'on est dans une simulation informatique. Et voilà, non, je ne sais pas, je n'ai pas de réponse sur l'avenir, mais la seule certitude, c'est qu'effectivement, il faut y réfléchir et très certainement cadrer la chose. Que ce soit un bénéfice pour l'humanité et non pas une plaie ou un bénéfice pour uniquement certains. 

[42:44] Carole :

Oui, on conclut là, parce que je pense qu'on pourrait encore en discuter très longuement et puis qu'on va surtout voir ce qui se passe parce que ça va être amené à changer. Tu reviendras, Seb, nous raconter ?

[42:55] Sébastien Kohn :

Ah oui, pas de souci, je reviens quand vous m'invitez.

[42:59] Carole :

Très bien, merci beaucoup.

[43:00] Sébastien Kohn :

Merci à vous.